Le combat pour les droits des femmes est une préoccupation ancienne et constante de Ségolène Royal. Ministre, présidente de région, elle a favorisé les initiatives concrètes en ce domaine. Pour la candidate, l’égalité entre femmes et hommes est la base d’une société plus respectueuse de l’être humain, qu’il s’agisse de la sphère privée et familiale, de la nation, et même de la politique de codéveloppement entre pays du Nord et du Sud.
En 2000, en tant que ministre déléguée à la Famille, Ségolène Royal avait décidé la gratuité de la pilule du lendemain pour les jeunes femmes de moins de 16 ans et sa mise à disposition dans les lycées. À la tête de la région Poitou- Charentes, elle a lancé en 2005 « 10 mesures pour favoriser la place et l’action des femmes dans le monde du travail et dans notre société », créant le prix Initielles, dont l’objet est de promouvoir un projet collectif présenté par des femmes, ou encore le « marrainage », qui permet à des jeunes filles d’être accompagnées dans leur parcours professionnel. Si Ségolène Royal est élue présidente de la République, sa première mesure législative concernera les femmes violentées et discriminées.
A.G : Vous avez annoncé que la lutte contre les violences faites aux femmes serait l’objet de votre première loi. Est-ce un symbole ou une urgence ?
Pour ces centaines de milliers de vies brisées, ces femmes qui vivent dans la peur, ces enfants pour qui l’espace familial n’est pas un lieu protecteur mais un lieu de terreur, c’est une urgence ! Il faut avoir entendu les témoignages des femmes qui ont subi la brutalité de leur compagnon pour appréhender la réalité de leur quotidien : la peur du mot ou du geste qui va déclencher les coups, l’escalade de la violence, l’alternance de la répétition et de la culpabilité, la perte de l’estime de soi. Et, comme pour le viol, l’idée que les victimes seraient aussi coupables. Il n’y a pas si longtemps, ce qui se passait au sein de la famille relevait de la vie privée et ne regardait personne. Il fallait que la violence aille jusqu’au meurtre. Et on parlait de « crime passionnel ». Comme si le droit de propriété était un accessoire de l’amour et une excuse valable !
A.G : Les mentalités évoluent quand même…
Bien sûr, une prise de conscience s’est faite. Les violences faites aux femmes ne bénéficient plus de la même tolérance. Mais la réalité des chiffres est toujours aussi cruelle et les difficultés matérielles à surmonter pour quitter un compagnon violent sont toujours aussi grandes. Ceux qui disent qu’il n’y aurait pas besoin d’une loi, c’est qu’ils se satisfont des résultats !
C’est renoncer que de considérer qu’il n’y aurait plus rien à faire. Je l’ai dit : la première loi présentée au Parlement sera celle-là. Comme la loi espagnole, elle garantira aux femmes la sécurité de leur domicile, assurera la coordination de l’ensemble des acteurs, fixera les moyens de l’hébergement d’urgence. Elle appuiera le travail des associations déjà très mobilisées. Elle mettra l’accent sur la prévention et sur le suivi des victimes comme des auteurs. Les unes et les autres ont besoin d’être aidés. Je crois que là aussi, c’est au premier acte de violence qu’il faut agir.
Cette loi est aussi un signal fort adressé à la société. Je veux rendre visible ce qui est invisible : le travail des femmes, le poids des responsabilités familiales et domestiques, les soins aux personnes âgées, aux malades, les petites et les grandes humiliations, l’exigence d’excellence pour réussir, les inégalités salariales… Tout ce dont notre société s’accommode car elle y trouve son compte. Je veux que les femmes soient respectées car c’est la condition de l’égalité.
A.G : Le combat des femmes pour l’égalité a une longue histoire. Quelle est pour vous la plus grande figure du féminisme ?
L’histoire est pingre à l’égard des femmes, elle ne leur fait pas beaucoup de place et en citer une, c’est un peu faire défaut à toutes celles qui méritent de ne pas être oubliées. Mais si je dois rendre un hommage particulier, je choisis Louise Michel ! Elle suscite admiration et tendresse. Institutrice, elle ouvre une école pour les enfants les plus pauvres, les ouvriers et les mères de famille. On connaît ensuite son héroïsme pendant la Commune : la nuit sur les barricades et le jour à enseigner. Lorsque sa mère est arrêtée, elle se constitue prisonnière en échange de sa libération. Déportée en Nouvelle-Calédonie, elle apprend la langue des Kanaks et… se fait l’institutrice des enfants des déportés et des Kanaks. Infatigable et exemplaire. Ni les arrestations, ni la déportation, ni la prison n’ont eu raison d’elle : elle n’a jamais plié, jamais renoncé !
A.G : Égalité dans le travail, parité, articulation vie familiale et vie professionnelle… Il reste encore beaucoup à faire dans le domaine de l’égalité entre les femmes et les hommes. Sur quels aspects les efforts doivent-ils se concentrer ?
Tous ! Car tout est lié, tout est imbriqué ! Pour réaliser l’égalité, il faut à la fois agir sur les représentations, faire évoluer les mentalités et les habitudes. C’est une question culturelle, symbolique et sociale.
Il faut commencer dès l’école, les filles sont bonnes élèves, matheuses jusqu’en troisième et sont ensuite absentes des filières scientifiques et techniques. Première condition de l’égalité professionnelle : que l’orientation ne soit pas sexuée. La maternité réalisée ou potentielle demeure un frein à l’évolution des carrières et un prétexte aux inégalités salariales. Les femmes sont écartelées entre toutes leurs responsabilités. Élever des enfants et mener une carrière, c’est négocier en permanence avec sa culpabilité. C’est pourquoi, j’ai mis au premier rang de mes propositions la création d’un service public de la petite enfance : la certitude d’un mode de garde dès la fin du congé de maternité est indispensable.
Et puis, il faut aussi que ça bouge dans les familles et dans les couples ! Même si on apprécie les évolutions chez les jeunes parents, le partage des responsabilités domestiques et familiales n’est toujours pas équitable, les indicateurs récents le révèlent, ce sont toujours les femmes qui interrompent leur vie professionnelle ou la mettent en veilleuse pour se consacrer davantage aux enfants. J’ai créé le congé de paternité quand j’avais en charge le ministère de la Famille, justement pour permettre aux pères de s’impliquer davantage. Je suis fière de cette mesure. Ce congé pour les pères était aussi une belle avancée pour les femmes. Mais, il faut continuer, aller plus loin dans le partage et le soutien aux parents. Je n’accepte pas l’idée que, pour des femmes, enfants et autonomie entrent en contradiction. L’épanouissement, c’est la synthèse des deux !
A.G : Plusieurs de vos mesures en faveur du pouvoir d’achat – revalorisation du SMIC, des petits salaires, des petites retraites – concernent les femmes au premier chef. À l’opposé, le « travailler plus pour gagner plus » de Nicolas Sarkozy vous paraît-il une solution pour elles ?
Le « travailler plus » de Nicolas Sarkozy est une imposture pour les hommes comme pour les femmes. Depuis quand le travail est-il proposé en abondance et son organisation est-elle à la discrétion des salariés ? Comme si ce n’était pas le chef d’entreprise qui décidait du nombre d’heures supplémentaires ou de la multiplication des temps partiels non choisis.
La réalité, pour la majorité des femmes, c’est un salaire inférieur de 20 % à celui des hommes pour un travail comparable. Chez les ouvriers, l’écart de revenus est de 44 %. 890 000 femmes travaillent, faute de mieux, à temps partiel. Bien sûr,elles voudraient travailler plus ! Mais ce n’est pas en bradant le coût des heures supplémentaires que l’on va garantir un emploi sûr et un salaire décent à celles à qui on ne propose même pas de faire 35 heures. Les mesures que je propose dans le pacte présidentiel, augmentation du SMIC et des petites retraites, lutte contre le travail précaire, sécurité sociale professionnelle, bénéficieront d’abord aux femmes car ce sont elles qui en ont le plus besoin.
A.G : Vous évoquez régulièrement le rôle que peuvent jouer les femmes africaines dans le cadre d’une nouvelle politique de développement. Comment l’envisagez-vous concrètement ?
J’ai souvent dit que je souhaitais une profonde réforme de notre aide au développement. Celleci doit arriver directement aux populations et ne plus se perdre, pour partie, dans des études inutiles ou être détournée par la corruption. Or, les femmes, en Afrique, sont les actrices majeures du développement. Ce sont elles qui font l’essentiel du travail agricole et qui sont impliquées dans de très nombreuses micro-entreprises. Ce sont elles qui subissent encore les corvées d’eau dans les régions les plus rurales et dans certaines zones urbaines. La santé et la qualité de l’alimentation des enfants dépendent d’elles. Pourtant, dans la plupart des cas, les canaux qu’emprunte l’aide au développement privilégient les structures gouvernementales ou, localement, des «responsables » très majoritairement masculins. Les femmes sont artificiellement éloignées des processus de décision et de projets d’aide qui les concernent au premier chef. La collectivité tout entière ne profite ni de leur expérience ni de leur connaissance des besoins réels.
C’est pourquoi il faut donner une priorité à des projets bien identifiés, conduits par des associations de femmes. Le microcrédit doit aussi être fortement encouragé et aidé. Enfin, la lutte des femmes contre les inégalités n’a pas de frontières. Toute avancée dans une région du monde est un progrès pour chacune d’entre nous. Je me sens profondément solidaire des femmes du tiers-monde qui, dans des conditions souvent beaucoup plus difficiles que les nôtres, parfois au milieu de conflits armés, se battent pour leur dignité.
Propos recueillis par Ariane Gil